Le rapport annuel 2025 de l'autorité européenne de supervision et de la protection de la vie privée, du Contrôleur européen de la protection des données (CEPD) met en lumière une année de transition majeure, passant de la préparation stratégique à une opérationnalisation concrète face à l'évolution rapide du paysage numérique. Le CEPD renforce son autorité en matière d’IA et de cybersécurité. La supervision des agences comme Europol, Frontex et Eurojust reste une priorité absolue. Concernant Europol, le CEPD a rendu huit avis de supervision, portant notamment sur l'utilisation de modèles d'apprentissage automatique (machine learning) . Il a mené au total 23 actions de supervision dans le domaine de la liberté, de la sécurité et de la justice, incluant des mesures correctives. Une réprimande a été adressée à Frontex au cours de l'année 2025. Le CEPD a également critiqué la Commission européenne pour son manque de transparence concernant les grands systèmes d'information et l'interopérabilité.
1. Un nouveau rôle central dans l'Intelligence Artificielle (IA)
1. Un nouveau rôle de régulateur (AI Act)
Depuis 2024, le mandat du CEPD s'est élargi suite au Règlement sur l'IA (AI Act),
- Autorité de surveillance du marché : Le CEPD agit comme autorité de surveillance pour les systèmes d'IA mis en service ou utilisés par les institutions, organes et organismes de l'UE (EUI),
- Organisme notifié : Il est responsable de tester et certifier certains systèmes d'IA « à haut risque » avant leur déploiement par ces EUI,
- Séparation fonctionnelle : Pour garantir l'indépendance, le CEPD a instauré une séparation stricte entre ses nouvelles missions liées à l'IA et son mandat traditionnel de protection des données.
2. État des lieux et cartographie de l'IA
Le CEPD a mené un exercice de cartographie de l'écosystème de l'IA au sein de l'administration de l'UE,
- Utilisateurs plutôt que développeurs : Les institutions utilisent majoritairement des outils standard achetés à des tiers plutôt que de développer leurs propres systèmes.
- IA générative : Le rapport note une présence croissante d'outils d'IA générative, dont beaucoup sont encore en phase pilote.
- Secteurs sensibles : Les systèmes ayant l'impact le plus fort sur les individus apparaissent principalement dans les domaines de la migration, de l'application des lois et de l'emploi.
3. Accompagnement des institutions
Le CEPD a lancé des initiatives pour aider les institutions à se conformer aux nouvelles règles :
- Bac à sable réglementaire (Sandbox) : Un projet pilote a été lancé pour offrir un environnement de test sécurisé où les EUI peuvent développer et valider des systèmes d'IA sous la supervision du régulateur avant leur déploiement,
- Réseau de correspondants (AIACN) : Ce réseau facilite l'échange de connaissances et de bonnes pratiques entre les représentants des différentes institutions européennes!
4. Directives et veille technologique
Le CEPD joue un rôle actif dans l'analyse des risques et la publication de lignes directrices :
- IA générative : Des directives révisées ont été publiées en octobre 2025 pour aider les institutions à utiliser ces outils de manière responsable, avec une liste de contrôle de conformité,.
- Gestion des risques : Le CEPD a publié des conseils sur la gestion des risques techniques liés au développement et au déploiement de l'IA,
- Tendances émergentes : Le rapport TechSonar 2025-2026 analyse des technologies comme l'IA agente (autonome), les compagnons IA et l'apprentissage personnalisé piloté par l'IA.
5. Applications spécifiques et défis
- Europol : Le CEPD a fourni des avis sur l'utilisation par Europol de modèles d'apprentissage automatique pour analyser des données complexes, notamment pour la détection faciale ou l'analyse de données de la blockchain,
- Shadow IT : Le rapport souligne le défi de l'utilisation non autorisée par le personnel d'outils comme ChatGPT ou Gemini à des fins professionnelles, ce qui nécessite un renforcement de la gouvernance informatique.
- Usage interne : Le CEPD lui-même a commencé à tester l'outil GPT@EC fourni par la Commission européenne pour son propre personnel!
2. Un accroissement du rôle du CEPD en matière de cybersécurité
1. Un nouveau rôle institutionnel (IICB)
Depuis 2024, les agences et institutions de l'UE (EUI) sont soumises à un nouveau Règlement sur la cybersécurité. Dans ce cadre :
- Membre permanent : Le CEPD siège désormais de manière permanente au sein du Conseil interinstitutionnel de cybersécurité (IICB), apportant son expertise en matière de protection des données et de vie privée,.
- Expertise technique : Le CEPD contribue à l'élaboration de lignes directrices et d'autres livrables pour établir un niveau commun élevé de cybersécurité dans toutes les agences et organismes de l'UE.
2. Conformité interne et préparation
En tant qu'institution elle-même soumise à ce règlement, le CEPD a soumis quatre livrables majeurs à l'IICB en 2025 pour renforcer ses propres défenses :
- Une revue initiale de cybersécurité pour identifier les faiblesses.
- Un plan de cybersécurité initial avec des actions à court terme.
- Une évaluation de la maturité (basée sur la méthodologie du CERT-EU).
- Une évaluation des risques de cybersécurité. Ces documents serviront de base au plan de cybersécurité complet qui sera soumis en janvier 2026.
3. L'exercice PATRICIA II
Le CEPD a organisé la deuxième édition de l'exercice de table PATRICIA II (Personal dATa bReach awareness In Cybersecurity Incident hAndling).
- Simulation de crise : Cet exercice a réuni des professionnels de l'informatique et des DPO de huit institutions pour simuler une réponse coordonnée à une cyberattaque complexe entraînant des violations de données personnelles,
- Objectifs : Améliorer la coordination interne, harmoniser les processus de signalement et promouvoir la formation interdisciplinaire,
- Reconnaissance internationale : Le CEPD a reçu un prix de la Global Privacy Assembly (GPA) dans la catégorie « Redevabilité » pour cette initiative et sa campagne de sensibilisation aux violations de données.
4. Audits et surveillance technique
La cybersécurité est également intégrée dans les activités de contrôle du CEPD :
- Audit du VIS : Un audit du Système d'information sur les visas (VIS) s'est concentré sur la gestion des vulnérabilités, la gestion des comptes utilisateurs et les pratiques de journalisation et de surveillance.
- Signalement d'incidents : Le CEPD a établi un nouveau processus et un formulaire standardisé pour le signalement des incidents de sécurité affectant les grands systèmes d'information (LSIT) par les agences comme eu-LISA, Europol ou Frontex.
5. Veille technologique et prospective
Le rapport souligne que l'utilisation croissante d'outils d'IA comme ChatGPT au sein du personnel (« shadow IT ») représente un nouveau défi pour la résilience et la sécurité informatique des organisations. Par ailleurs, le CEPD a organisé un événement sur le calcul multi-parties sécurisé (SMPC), une technologie émergente capable de réduire les risques systémiques liés aux incidents de cybersécurité.
3. Espace de liberté, de sécurité et de justice
1. Agences et domaines supervisés
- Le CEPD assure la surveillance du traitement des données personnelles par les agences suivantes : Europol (coopération policière),
- Eurojust (coopération judiciaire pénale),
- Parquet européen (EPPO),
- Frontex (frontières et garde-côtes),
- eu-LISA (gestion des systèmes d'information à grande échelle),
- EUAA (asile) et AMLA (lutte contre le blanchiment d'argent).
2. Priorités stratégiques en 2025
Le rapport identifie sept piliers prioritaires pour la supervision de l'ELSJ, notamment :
- La préparation et la surveillance du cadre d'interopérabilité entre les grands systèmes d'information,
- Le contrôle de l'utilisation de l'intelligence artificielle (IA) et des technologies innovantes dans le domaine du maintien de l'ordre et de la gestion des frontières,
- La surveillance des traitements de données à grande échelle aux frontières extérieures de l'UE,
- La coopération étroite avec les autorités nationales de protection des données via le Comité de coordination de la supervision (CSC).
3. Actions spécifiques par agence Europol
Le CEPD a rendu huit avis de supervision, portant notamment sur l'utilisation de modèles d'apprentissage automatique (machine learning) pour analyser des ensembles de données complexes et sur l'accès d'Europol aux systèmes d'information de l'UE comme le système d'entrée/sortie (EES),
- Frontex : Une enquête formelle est en cours concernant la collecte de données personnelles lors des entretiens de débriefing aux frontières. Le CEPD a également effectué une visite opérationnelle pour comprendre les garanties appliquées lors des procédures de retour des ressortissants de pays tiers,
- Eurojust : Le travail a porté sur la base de données CICED (preuves sur les crimes internationaux de guerre et génocides) et sur le système centralisé ECRIS-TCN concernant les casiers judiciaires des ressortissants de pays tiers,
- EPPO : Le CEPD a clôturé le suivi d'un audit de 2023, tout en notant qu'une recommandation concernant l'outil d'analyse de cas (CATE) n'avait pas été pleinement mise en œuvre.
4. Consultations législatives (JAI)
Dans le domaine de la Justice et des Affaires intérieures (JAI), le CEPD a répondu à de nombreuses consultations, dont :
- Le mandat de négociation pour un accord-cadre entre l'UE et les États-Unis sur l'échange d'informations pour les contrôles de sécurité, soulignant les risques liés au partage massif de données biométriques,.
- Des accords de partage de données avec le Brésil et l'Équateur pour lutter contre la criminalité grave.
- Le transfert des données des dossiers passagers (PNR) avec des pays comme la Norvège, l'Islande, la Suisse et la Corée du Sud.
4. Des criques formulées par le CEPD
1. L'indépendance des délégués à la protection des données (DPO)
Le CEPD se montre particulièrement critique envers les institutions qui ne respectent pas l'indépendance fonctionnelle de leurs DPO. Il a conclu des enquêtes sur le licenciement de DPO au sein du Comité des régions et de l'Agence européenne de défense, concluant que ces institutions avaient enfreint l'obligation d'obtenir le consentement préalable du CEPD avant de les démettre de leurs fonctions. Des réprimandes ont été émises dans les deux cas.
2. La gestion des frontières (Frontex)
L'agence Frontex fait l'objet d'une surveillance étroite et de critiques concernant ses pratiques de collecte de données.
- Enquête formelle : Le CEPD mène une enquête sur la collecte de données personnelles lors d'entretiens de débriefing aux frontières extérieures, exprimant de "sérieuses inquiétudes" quant au respect du principe de loyauté.
- Sanction : Le rapport mentionne une réprimande adressée à Frontex au cours de l'année 2025.
3. Les grands systèmes d'information et l'interopérabilité
Le CEPD a critiqué la Commission européenne pour son manque de transparence.
- Manque de consultation : Il a déploré que la Commission ne l'ait pas consulté, comme l'exige la loi, sur la campagne d'information relative au système d'entrée/sortie (EES).
- Contenu insuffisant : Les supports de campagne ont été jugés imprécis sur les droits des personnes concernées et les objectifs du système.
4. Le respect des recommandations (Parquet européen)
Le CEPD note avec une certaine vigilance que le Parquet européen (EPPO) n'a pas mis en œuvre l'une de ses recommandations concernant l'outil d'analyse de cas (CATE), ce qui pourrait entraîner une non-conformité avec le règlement du Parquet.
En résumé, le rapport est le reflet d'un régulateur qui utilise ses pouvoirs de réprimande, d'amende et de litige pour corriger les comportements illégaux ou déloyaux au sein de l'administration de l'UE. En 2025, le CEPD a mené au total 23 actions de supervision dans le domaine de la liberté, de la sécurité et de la justice, incluant des mesures correctives. Ont été prises 18 mesures consultatives, 3 mesures d'enquête et 2 mesures correctives, avec une activité particulièrement intense concernant Europol.
synthèse par Pierre Berthelet


