Le rapport annuel 2025 d'Eurojust met en lumière une année de croissance record et d'expansion opérationnelle pour l'agence, guidée par sa nouvelle devise : « La justice est notre mission, la coopération est notre force ». Depuis 2020, la charge de travail d'Eurojust a augmenté de plus de 60 %. Un point marquant du rapport est l'ampleur du défi humain : les enquêtes traitées en 2025 concernaient plus de 3,1 millions de victimes, soit plus du double par rapport à l'année précédente. Un autre point à retenir est la densification du maillage planétaire. Le réseau comprend désormais des points de contact dans 82 pays et 3 organisations régionales.
1. Une activité opérationnelle en forte croissance
Cette croissance de l'activité opérationnelle d'Eurojust se manifeste par une augmentation massive du volume de dossiers, de l'utilisation d'outils de coordination et de l'impact concret sur la criminalité transfrontière.
1. Une augmentation massive du volume de dossiers
- Croissance globale : Depuis 2020, la charge de travail de l'agence a bondi de plus de 60 %. Eurojust est passé de 8 799 dossiers traités en 2020 à près de 14 000 en 2025 (exactement 13 946).
- Nouveaux dossiers : Rien qu'en 2025, 5 582 nouvelles enquêtes criminelles transfrontières ont été ouvertes.
- Complexité croissante : Le nombre de dossiers en cours issus des années précédentes s'élève à 8 364. Ce chiffre élevé témoigne du soutien continu nécessaire pour des enquêtes de plus en plus complexes qui s'étendent sur le long terme.
2. Un recours record aux outils de coordination
Eurojust met à disposition des outils juridiques et financiers qui connaissent une utilisation sans précédent :
- Équipes communes d'enquête (ECE) : Un record a été atteint avec le soutien à 412 ECE en 2025 (soit 11 % de plus qu'en 2024). Le nombre d'ECE a plus que doublé par rapport à 2020.
- Réunions et centres de coordination : L'agence a organisé 656 réunions de coordination spécifiques à des dossiers et mis en place 16 centres de coordination pour piloter des journées d'action en temps réel.
- Coopération judiciaire : Près de la moitié des nouveaux dossiers (48,1 %) impliquent désormais une Décision d'enquête européenne (DEE).
3. Des résultats opérationnels en forte hausse
L'efficacité de cette coopération se traduit par des chiffres en nette progression par rapport aux dossiers ouverts en 2020 :
- Arrestations : Le nombre de suspects arrêtés ou remis (4 443) a plus que doublé par rapport à 2020.
- Saisies de drogues : La valeur des stupéfiants saisis a explosé de 946 %, atteignant la somme record de 31,4 milliards d'EUR.
- Avoirs criminels : Près de 1,2 milliard d'EUR d’avoirs ont été saisis ou gelés en 2025.
4. Une échelle humaine et financière démultipliée
L'ampleur des défis auxquels Eurojust fait face a radicalement changé d'échelle :
- Explosion du nombre de victimes : Les enquêtes traitées en 2025 concernent 3,1 millions de victimes, soit une augmentation vertigineuse de 3 175 % par rapport aux dossiers ouverts en 2020.
- Préjudice financier : Les crimes ont causé un préjudice total estimé à 32,2 milliards d'EUR, en hausse de 122 % par rapport à 2020.
Cette dynamique a été officiellement reconnue par la Commission européenne dans sa première évaluation du règlement Eurojust publiée en juillet 2025, concluant que les activités opérationnelles de l'Agence sont « de plus en plus importantes » et qu'elle apporte une valeur ajoutée indispensable qu'aucun État membre ne pourrait obtenir seul
2. Principaux domaines de criminalité traités
1. La criminalité économique : Le premier pilier de l'activité
Cette catégorie est la plus vaste et connaît la progression la plus rapide. Elle regroupe l'escroquerie, la fraude, la corruption, les atteintes à la propriété intellectuelle et les violations de sanctions.
- Volume record : Avec près de 6 500 dossiers, elle représente le plus grand nombre d'affaires traitées. Sa croissance de 70 % en cinq ans témoigne de la complexité croissante des réseaux financiers.
- Escroquerie et fraude : Elles représentent à elles seules plus de 4 800 dossiers. La fraude à l'investissement en ligne est particulièrement préoccupante, les groupes criminels utilisant désormais l'intelligence artificielle et les technologies de « deepfake » pour piéger leurs victimes.
- Défis techniques : Eurojust souligne le besoin croissant de compétences spécialisées en analyse cryptographique et en dépistage d'avoirs face à la rapidité des mouvements de fonds.
2. Le trafic de drogues : Une menace en expansion
Pour la deuxième année consécutive, le trafic de drogue est le deuxième type d'infraction le plus traité (2 200 dossiers).
- Marché globalisé : L'agence note une augmentation massive de l'offre de cocaïne en provenance d'Amérique du Sud, ce qui renforce l'importance de la coopération avec les pays tiers.
- Dossier emblématique : En 2025, Eurojust a coordonné le démantèlement d'un réseau utilisant des entreprises légitimes pour transporter des stupéfiants d'une valeur de 175 millions d'EUR à travers l'UE. L'opération a mobilisé 580 agents dans quatre pays.
- Communications cryptées : Une grande partie des enquêtes repose sur l'analyse de données issues de plateformes cryptées comme Sky ECC ou EncroChat, ce qui pose des défis juridiques majeurs en matière de recevabilité des preuves.
3. Le blanchiment d'argent : Le nerf de la guerre
Le blanchiment est souvent transversal aux dossiers de drogue et de fraude. Eurojust a traité près de 2 400 dossiers dans ce domaine en 2025. Résultats financiers : L'action d'Eurojust a permis la saisie ou le gel de près de 1,2 milliard d'euros d'avoirs criminels au total en 2025.
Innovation judiciaire : Un groupe de réflexion dédié sur le blanchiment et le recouvrement des avoirs est devenu pleinement opérationnel en 2025 pour aider les procureurs à mieux identifier et confisquer les profits illicites.
4. Autres domaines cruciaux
Bien que moins volumineux en nombre de dossiers, ces domaines ont un impact majeur sur la sécurité :
- Cybercriminalité (761 dossiers) : En hausse de 11 %, elle concerne des cyberattaques à grande échelle et l'utilisation de cryptomonnaies pour des transactions illicites. Un succès notable a été la fermeture d'Archetyp, l'un des plus grands marchés du dark web vendant du fentanyl.
- Trafic de migrants (386 dossiers) : Eurojust note une numérisation du trafic, les passeurs recrutant et percevant les paiements via des plateformes en ligne et des cryptomonnaies.
- Terrorisme (213 dossiers) : La menace est jugée de plus en plus fragmentée, provenant souvent d'individus isolés ou de groupes sans idéologie clairement définie. L'agence utilise désormais un registre judiciaire antiterroriste (CTR) pour centraliser les liens entre réseaux européens.
- Grands crimes internationaux : Eurojust soutient les enquêtes sur les crimes de guerre en Ukraine, hébergeant notamment la base de données CICED qui contient désormais plus de 10 000 éléments de preuve
3. Expansion du réseau mondial et numérique
1. Expansion du réseau mondial : Au service de la justice globale
Face à une criminalité organisée fonctionnant comme des multinationales, Eurojust a considérablement étendu sa portée géographique en 2025.
- Différents niveaux de coopération : L'Agence utilise plusieurs instruments pour collaborer avec les pays hors UE :Les accords internationaux : En 2025, Eurojust a salué la conclusion d’un tel accord entre l’UE et le Liban. Ce type d'accord, négocié par la Commission européenne, constitue la forme la plus efficace de coopération car il permet l'échange systématique de données opérationnelles et de preuves.
- Les arrangements de travail : Eurojust a signé en 2025 des arrangements avec l'Égypte, la République dominicaine, le Paraguay, la Corée du Sud et l'Uruguay. Ces accords stratégiques permettent l'échange de bonnes pratiques et d'informations stratégiques, mais ne servent pas de base au partage de données à caractère personnel.
- Un maillage planétaire sans précédent :Le réseau comprend désormais des points de contact dans 82 pays et 3 organisations régionales. L'impact est concret : en Amérique latine, les demandes de coopération via ces points de contact ont été multipliées par cinq en 2025.
- 12 procureurs de liaison de pays tiers (comme la Suisse, le Royaume-Uni ou les États-Unis) sont détachés auprès d'Eurojust. En 2025, ces procureurs ont ouvert à eux seuls 381 nouveaux dossiers.
- Événement diplomatique majeur : En décembre 2025, l'Agence a réuni plus de 50 juridictions mondiales (Amérique latine, Balkans occidentaux, voisinage méridional). En trois jours, 82 réunions opérationnelles ont eu lieu, aboutissant à la signature de 17 protocoles d'accord.
2. Expansion numérique : La preuve électronique au cœur des enquêtes
Le numérique est désormais omniprésent : au moins 55 % des enquêtes transfrontières donnent lieu à une demande de preuves électroniques (données de connexion, contenus de messages, etc.).
- La révolution des « Preuves électroniques » (2026) : Eurojust prépare activement l'entrée en vigueur de cette nouvelle législation qui introduira deux outils majeurs :L’injonction européenne de production : Permettra d'ordonner directement à un fournisseur de services (ex: plateformes de réseaux sociaux) de produire des preuves dans un délai de 10 jours (et seulement 8 heures en cas d'urgence).
- L’injonction européenne de conservation : Pour figer des données volatiles avant qu'elles ne soient effacées.
- Le rôle d'Eurojust : L'Agence conseille les autorités sur la faisabilité des demandes, aide à la rédaction des certificats et veille à éviter les conflits de compétence.
- Le projet SIRIUS (Phase 3) : Lancée en 2025 par Eurojust et Europol, cette nouvelle phase marque l'élargissement du projet à des pays tiers. SIRIUS sert de plateforme centrale pour le partage de connaissances sur l'accès aux preuves électroniques et permet un dialogue structuré directement avec les fournisseurs de services technologiques.
- Défis technologiques : L'Agence souligne que l'analyse des données issues de plateformes cryptées (comme Sky ECC ou EncroChat) reste un défi majeur en termes de ressources et de recevabilité juridique devant les tribunaux nationaux.
3. Soutien à l'Ukraine et lutte contre l'impunité
Depuis le début de l'invasion, Eurojust occupe une position centrale dans la réponse judiciaire internationale visant à garantir que les crimes de guerre ne restent pas impunis.
- La base de données CICED : Cette base de données sur les preuves de grands crimes internationaux, hébergée par Eurojust, est devenue un outil technologique majeur. Elle centralise désormais plus de 10 000 dossiers d’éléments de preuve provenant de 17 pays. En 2025, un nouvel outil de traduction y a été intégré pour accélérer considérablement l'analyse et la recherche d'informations par les enquêteurs.
- L'équipe commune d'enquête (ECE) : Cette équipe, qui regroupe l'Ukraine, plusieurs États membres (Lituanie, Estonie, Lettonie, Pologne, Roumanie, Slovaquie) et la Cour pénale internationale, a franchi le cap symbolique des 4 000 auditions de témoins.
- Résultats judiciaires concrets : La coopération au sein de l'ECE a permis à la Lituanie de délivrer des avis de suspicion in absentia contre six suspects. De plus, l'Ukraine a procédé à l'extradition vers la Lituanie d'un individu soupçonné de crimes de guerre.
- Le centre ICPA : Eurojust gère le Centre international chargé des poursuites pour le crime d'agression contre l'Ukraine (ICPA). En 2025, son mandat a été prolongé grâce à un financement de 5 millions d’euros de la Commission européenne, posant ainsi les bases d'un futur tribunal spécial.
4. Évaluation du règlement Eurojust
En juillet 2025, la Commission européenne a publié sa première évaluation du règlement Eurojust, portant sur la période 2019-2024.
- Une valeur ajoutée confirmée : Le rapport conclut qu'Eurojust apporte une valeur ajoutée « inestimable » qu'aucun État membre ne pourrait obtenir seul. L'Agence est décrite comme la pierre angulaire de l'architecture de la justice pénale européenne.
- Reconnaissance de la croissance : L'évaluation souligne l'explosion de l'activité opérationnelle : entre 2020 et 2025, la charge de travail a augmenté de 60 %, le nombre d'équipes communes d'enquête a plus que doublé et le nombre de victimes concernées a bondi de plus de 3 000 %.
- Atouts pour les praticiens : Les juges et procureurs apprécient le rôle d'Eurojust comme guichet unique permettant de naviguer entre 27 systèmes judiciaires différents, d'éliminer les barrières linguistiques et de résoudre les conflits de compétence.
- Axes d'amélioration : Le rapport identifie des besoins de modernisation dans la gouvernance et les processus décisionnels internes. Il note également que des affaires bilatérales simples sont parfois renvoyées à Eurojust alors qu'elles pourraient être gérées par le Réseau judiciaire européen (RJE).
- Vers un nouveau mandat (2026+) : Suite à cette évaluation, la Commission prépare une analyse d'impact pour renforcer le mandat d'Eurojust. L'objectif est de permettre à l'Agence de mieux répondre à la dimension internationale de la criminalité organisée et aux menaces hybrides. Parallèlement, l'Agence définit sa stratégie à long terme à travers une « Vision 2035 » qui devrait être adoptée en mai 2026
synthèse par Pierre Berthelet


