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lundi 6 juillet 2026

Réseaux criminels les plus menaçants : Europol suggère un changement de stratégie

  


C’est l’un des points centraux du rapport d'Europol, intitulé « Décoder les réseaux criminels les plus menaçants de l'UE » (Issue 2, 2026), Une stratégie axée uniquement sur les individus ne fonctionne pas. L’office européen de police préconise plutôt une approche multidisciplinaire et collaborative, et surtout une stratégie de « résilience par conception » en améliorant la résilience des infrastructures logistiques, financières et numériques.

Ce rapport d'Europol analyse l'évolution de la criminalité organisée en Europe et met en lumière les mécanismes qui permettent à ces réseaux de persister et de se régénérer. Sur les 821 réseaux identifiés en 2024, 76 % ne figurent plus sur la liste actuelle en raison de démantèlements, de restructurations ou d'une baisse de leur niveau de menace. En revanche, un noyau dur de 198 réseaux a fait preuve d'une résilience remarquable et reste menaçant, tandis que 533 nouveaux réseaux ont été identifiés, portant le total actuel à 731 réseaux criminels les plus menaçants (MTCN). Malgré le renouvellement des acteurs, les caractéristiques fondamentales des réseaux les plus dangereux restent inchangées, suivant le modèle ABCD : 
  • A - Agiles : Ils font preuve d'une grande flexibilité et d'une capacité d'adaptation rapide aux nouvelles technologies et opportunités.
  • B - Sans frontières (Borderless) : Ils opèrent de manière transnationale, avec des membres représentant 118 nationalités différentes.
  • C - Contrôlants : Ils exercent un contrôle strict sur leurs opérations, souvent par une structure hiérarchique (64 % des réseaux) et une spécialisation poussée.
  • D - Destructeurs : Leurs activités nuisent gravement à la sécurité, à l'économie et à l'État de droit dans l'UE 


1. Un paysage criminel en mutation : Analyse de la dynamique des réseaux

La réduction du nombre de réseaux identifiés (passant de 821 en 2024 à 731 en 2026) ne signifie pas une baisse de la criminalité, mais illustre la nature extrêmement dynamique et fluide de cet écosystème. 
  • Le succès de la pression policière : Sur les 623 réseaux (76 %) qui ont quitté la liste, une grande partie a été neutralisée grâce à des actions ciblées, notamment par des Task Forces Opérationnelles (OTF) se concentrant sur des Cibles de Haute Valeur (HVT). Les taux de démantèlement sont particulièrement élevés pour le trafic d'êtres humains (86 %) et le passage de migrants (82 %), alors qu'ils sont plus faibles pour la drogue (67 %) et la fraude (73 %).
  • Le "noyau dur" des réseaux persistants : Les 198 réseaux qui ont survécu depuis 2024 sont les plus dangereux. Contrairement aux réseaux démantelés (souvent plus lâches et géographiquement limités), ces réseaux persistants sont majoritairement de structure hiérarchique (type mafieux), actifs depuis des décennies et dotés d'une portée géographique mondiale. Ils utilisent massivement la corruption et infiltrent l'économie légale pour se protéger.
  • L'émergence de nouveaux acteurs : Les 533 nouveaux réseaux identifiés comblent rapidement les vides laissés par les groupes démantelés. Beaucoup d'entre eux ne sont pas "nouveaux" au sens strict mais ont été nouvellement détectés grâce à une surveillance accrue, notamment dans le domaine de la cybercriminalité.

2. Développement du cadre « ABCD » des menaces


Ce cadre permet de décoder l'ADN de la menace criminelle dans l'UE, qui reste constante malgré le renouvellement des individus. 
  • Agiles (Agile) : La force de ces réseaux réside dans leur capacité à "scanner" en permanence les faiblesses des systèmes modernes (numériques, financiers, géopolitiques). Ils adoptent le modèle du "Crime en tant que service" (Crime-as-a-service), sous-traitant des tâches spécialisées (blanchiment, logistique, violence) à d'autres réseaux, ce qui leur permet de changer d'activité ou de méthode en un clin d'œil. L'utilisation de l'intelligence artificielle (IA) pour automatiser les fraudes et les cyber-attaques est un exemple frappant de cette agilité.
  • Sans frontières (Borderless) : Le crime organisé est aujourd'hui une entreprise globale. Les 731 réseaux comptent plus de 400 000 membres. Ils représentent 118 nationalités différentes, soit 60 % des nationalités mondiales. Près de deux tiers (63 %) de ces réseaux sont composés de membres de plusieurs nationalités, effaçant les frontières physiques et exploitant les disparités juridiques entre pays.
  • Contrôlants (Controlling) : Pour durer, les réseaux doivent contrôler l'ensemble de leur processus criminel. 64 % des réseaux sont hiérarchisés, avec des dirigeants clairs et des rôles définis (logistique, finance, recrutement). Un levier majeur de contrôle est l'utilisation de structures commerciales légales (LBS) : 85 % des réseaux utilisent des entreprises (souvent dans les secteurs du transport, de l'hôtellerie ou de l'immobilier) pour masquer leurs activités et réinvestir leurs profits.
  • Destructeurs (Destructive) : Leur impact ne se limite pas aux crimes directs ; ils sapent les fondations de l'État de droit et de l'économie européenne. La violence est utilisée de manière stratégique et instrumentale, principalement dans le trafic de drogue (70 % des cas de violence). L'utilisation de jeunes mineurs (hitmen) pour des actes de violence extrême et le recours systématique à la corruption pour infiltrer les ports, les douanes et même les forces de l'ordre, ont un effet dévastateur sur la confiance dans les institutions.

3. Domaines d'activité et méthodes

1. Le trafic de drogue : un moteur financier et opérationnel permanent

Le trafic de drogue demeure le cœur de métier des réseaux criminels les plus menaçants (MTCN), agissant comme leur principale source de revenus et de pouvoir. 
  • Domination et spécialisation : Plus d'un tiers (36,3 %) des réseaux se spécialisent exclusivement dans le trafic de drogue, mais si l'on ajoute les réseaux poly-criminels, plus de la moitié de tous les MTCN sont impliqués dans ce secteur. La cocaïne est la substance prédominante.
  • Contrôle de bout en bout : Les réseaux les plus dangereux (comme le Clan del Golfo colombien ou la 'Ndrangheta italienne) cherchent à contrôler toute la chaîne, de la production en Amérique latine à la distribution finale dans l'UE.
  • Externalisation et services : Pour plus d'efficacité, ces réseaux utilisent le modèle du « crime en tant que service » (crime-as-a-service), sous-traitant des tâches spécifiques comme la logistique maritime (par ex. construction de semi-submersibles) ou l'extraction chimique à des experts tiers.

2. Cybercriminalité et fraude : l'accélération numérique

Le rapport souligne que la sphère en ligne n'est plus seulement un canal, mais un pilier central de l'activité criminelle moderne. 
  • Croissance exponentielle de la fraude : La fraude en ligne est le domaine qui progresse le plus rapidement. Elle s'appuie sur des structures transnationales fluides qui gèrent des plateformes d'investissement fictives ou des centres d'appels professionnels (comme ceux démantelés en Albanie) pour manipuler les victimes à grande échelle.
  • L'IA comme multiplicateur de force : L'intelligence artificielle est massivement utilisée pour automatiser les processus et générer des contenus (textes, images, vidéos) convaincants pour les escroqueries. L'IA abaisse également les barrières à l'entrée, permettant à des acteurs moins techniques de mener des attaques sophistiquées.
  • Ransomware-as-a-Service (RaaS) : Les réseaux de cyber-attaques opèrent souvent selon un modèle de franchise : un noyau dur développe le code malveillant et l'infrastructure, puis le loue à des « affiliés » qui exécutent les attaques en échange d'une part des profits.

3. Infiltration de l'économie légale : une menace systémique

L'un des points les plus alarmants est la porosité croissante entre le monde légal et criminel.
  • L'omniprésence des structures commerciales : 85 % des réseaux utilisent des structures commerciales légales (LBS). Ils s'en servent pour masquer la logistique (transport de drogue dans des cargaisons de fruits), blanchir des capitaux ou simplement donner une façade de légitimité à leurs opérations.
  • Secteurs de prédilection : L'infiltration est particulièrement forte dans les secteurs intensifs en espèces (hôtellerie), la logistique (import/export) et l'immobilier/construction.
  • Le rôle des professions clés : Les réseaux exploitent le savoir-faire de « facilitateurs » professionnels, tels que des avocats, des comptables ou des agents immobiliers. Ces experts peuvent, sciemment ou par négligence, aider à créer des structures financières complexes pour dissimuler l'origine des fonds ou contourner les réglementations.
  • Blanchiment sophistiqué : Outre les méthodes traditionnelles, les réseaux utilisent désormais des techniques numériques avancées, comme le « chain-hopping » (passage rapide d'une blockchain à une autre) et les cryptomonnaies anonymes, pour rendre les flux financiers intraçables. 



4. Un « écosystème criminel fluide »

Le concept d'écosystème criminel fluide décrit dans le rapport Europol marque un changement fondamental dans la compréhension de la criminalité organisée : les réseaux ne sont plus des entités isolées, mais les composantes d'un système dynamique, vivant et interconnecté. 

1. Une interconnectivité qui défie le démantèlement

Le rapport souligne que les réseaux les plus menaçants (MTCN) fonctionnent de moins en moins comme des blocs monolithiques et de plus en plus comme des systèmes intégrés et agiles. 
  • Capacité de régénération immédiate : Lorsqu'une action policière neutralise un réseau ou un dirigeant clé, l'écosystème réagit de manière organique : les activités sont relocalisées, les structures sont restructurées et de nouveaux acteurs émergent quasi instantanément pour combler le vide laissé.
  • Le concept de « coopétition » : Les réseaux pratiquent ce que le rapport appelle la « coopétition », une interaction où des acteurs concurrents collaborent de manière ad hoc pour maximiser des profits ou saisir des opportunités spécifiques.
  • Flou structurel : Les frontières entre l'appartenance à un groupe, la coopération temporaire et la simple prestation de services deviennent si floues qu'il est de plus en plus difficile pour la justice de définir les limites exactes d'une organisation criminelle.

2. Le « Crime en tant que service » (CaaS) : un multiplicateur de force

Le modèle CaaS renforce la résilience du système en permettant à n'importe quel réseau, même peu expérimenté, d'accéder à une expertise de pointe sur demande. 
  • Services financiers spécialisés : Le blanchiment d'argent est le service le plus répandu. Le rapport identifie 19 réseaux dont l'unique activité est de fournir des services bancaires clandestins et de blanchiment à d'autres organisations criminelles.
  • Logistique à la carte : Certains réseaux se spécialisent dans la fourniture d'infrastructures, comme des équipements nautiques pour le passage de migrants ou même la construction de semi-submersibles pour le trafic de drogue transatlantique.
  • Violence à la demande (Violence-as-a-service) : L'usage de la violence est parfois sous-traité à des réseaux spécialisés qui recrutent des exécutants, souvent de très jeunes mineurs, via des applications de messagerie cryptées pour mener des actes d'intimidation ou des homicides.

3. Une infrastructure partagée et résiliente

L'écosystème repose sur des facilitateurs et des infrastructures techniques partagés (communications cryptées, plateformes de blanchiment, réseaux de transport), ce qui crée des dépendances croisées. Si un service de communication est démantelé (comme l'a été le service MATRIX fin 2024), les criminels migrent rapidement vers d'autres solutions, démontrant une agilité technologique constante. 


5. Le schéma directeur de l'opportunisme criminel

Ce « schéma directeur » (blueprint) de l'opportunisme criminel explique comment les réseaux les plus menaçants (MTCN) ne se contentent pas de réagir à la demande, mais analysent proactivement les complexités de notre monde pour y déceler des failles exploitables.

1. Le schéma directeur de l'opportunisme criminel

Ce modèle repose sur l'exploitation systématique des faiblesses structurelles des systèmes modernes. 
  • La révolution numérique et l'IA : La technologie est à la fois un moteur et un bouclier. Les réseaux utilisent des solutions de communication cryptées dédiées (comme la plateforme MATRIX, démantelée fin 2024) pour échapper aux interceptions. L'IA générative transforme radicalement le paysage : elle permet d'automatiser les processus criminels, d'augmenter massivement l'échelle des dommages et d'abaisser les barrières à l'entrée via des outils de « dark AI » (IA sans garde-fous conçue pour un usage criminel). De plus, le commerce de données volées devient l'une des plus grandes économies souterraines.
  • L'exploitation des crises géopolitiques : Les instabilités mondiales créent de nouvelles routes et opportunités de collaboration. Par exemple, la guerre d'agression russe contre l'Ukraine a provoqué une redistribution géographique des réseaux russophones et une augmentation de la présence de certains acteurs, comme ceux issus du milieu des « Voleurs dans la loi » (Thieves-in-Law), au sein de l'UE. Certains réseaux agissent même comme des proxys pour des acteurs de menaces hybrides, échangeant des services d'ingérence ou de cyber-attaques contre de l'argent ou une protection.
  • Vulnérabilités systémiques et facilitateurs professionnels : Les réseaux créent un système financier parallèle opaque qui imite le système légal, utilisant des cryptomonnaies et des techniques sophistiquées comme le « chain-hopping » pour masquer les flux. Ils s'appuient de manière stratégique sur des professions clés (avocats, comptables, notaires) qui, par collusion, coercition ou négligence, fournissent une façade de légalité et aident à structurer des montages financiers complexes.

2. Vers une approche systémique

Le rapport souligne qu'une stratégie axée uniquement sur les individus est vouée à l'échec sur le long terme. 
  • L'insuffisance du ciblage des acteurs de haute valeur (HVT) : Bien que l'arrestation de dirigeants soit nécessaire, elle est insuffisante car l'écosystème fluide permet aux réseaux de se réorganiser quasi immédiatement et de remplacer les acteurs neutralisés.
  • Une stratégie de « résilience par conception » : Europol préconise de compléter le démantèlement des réseaux par une action sur les systèmes. Cela signifie renforcer la résilience des infrastructures logistiques, financières et numériques pour réduire les opportunités criminelles à la source.
  • Une approche multidisciplinaire et collaborative : La réponse doit combiner plusieurs leviers :Approche administrative : empêcher l'usage abusif des structures commerciales légales.
  • Approche financière : renforcer la traçabilité et la confiscation des avoirs criminels.
  • Approche préventive : lancer des campagnes de sensibilisation pour protéger les victimes potentielles et dissuader le recrutement.
  • Collaboration public-privé : joindre les forces entre les autorités et le secteur privé pour anticiper les détournements criminels dès la conception des nouvelles lois ou technologies.

En résumé, pour être plus forte que la somme de ses parties, la réponse de l'UE doit évoluer d'une simple réaction policière vers une véritable protection systémique de la société.


synthèse par Pierre Berthelet

 

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